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The Politics of Evidence: From Evidence Based Policy to the Good Governance of Evidence

La politique des données probantes :

Des politiques fondées sur les preuves à la bonne gouvernance des preuves

 

Par Justin Parkhurst

 

Un grand nombre de personnes impliquées dans le domaine du transfert et de l’application des connaissances (TC) sont motivées par le désir de voir les données probantes pertinentes permettre d’améliorer les décisions et d’influencer les politiques sociales pour le bénéfice des populations. Les partisans d’une plus grande utilisation des preuves travaillent donc à partir d’un ensemble clair de valeurs au sujet de l’utilité potentielle de celles-ci, mais cela peut aussi parfois soulever des inquiétudes au sujet de l’utilisation abusive ou de la manipulation des preuves pour servir d’autres intérêts au sein de l’arène politique.

 

Cependant, les spécialistes en politiques ont remis en question les approches sur l’utilisation des données probantes pour l’élaboration des politiques qui ne prennent pas en compte directement la nature même de la politique. L'élaboration des politiques est fondamentalement politique dans la mesure où cela requiert des décisions sur les objectifs sociaux à atteindre ou sur la façon de hiérarchiser nos multiples valeurs sociales (souvent en compétition). Cela reflète les réflexions de théoriciens politiques remontant à un demi-siècle ou plus (c.f. Albert Brect) qui ont expliqué que l'élaboration des politiques est le fait de décider à quoi ressemble une bonne société - une question à laquelle la science elle-même ne peut répondre. Ainsi, le fait de seulement travailler à l'acquisition de compétences en matière d'utilisation des données probantes ou de fournir des preuves solides et scientifiquement valables aux décideurs, peut mener à des difficultés à produire des effets à long terme si le système politique fonctionne de manière purement technique.

 

               De nombreuses stratégies de TC ne prennent pas en compte encore les réalités du processus politique qu'elles espèrent informer. Traditionnellement, les efforts de TC ont mis l'accent sur le développement des habiletés techniques soit en répondant aux besoins en compétences sur les façons d’utiliser les données probantes. Cependant, ils n’ont pas pris en compte directement la nature politique plus large du processus de formulation des politiques qui pourrait façonner quand la preuve est utilisée, pourquoi elle est ignorée, manipulée ou stratégiquement utilisée dans la formulation des politiques. Nous constatons des appels à intensifier ou à institutionnaliser l'utilisation des données probantes qui ne doivent jamais cesser de prendre en compte et de réfléchir à certaines questions politiques d'une importance fondamentale telles : quelles preuves devraient être valorisées, par qui et pour quelles préoccupations sociales généralement en jeu dans l'élaboration des politiques.

 

               Les réponses à ces questions - sur quelles preuves, par qui et sur quelle préoccupation - ont des implications pour ceux dont les intérêts sont mis de l’avant ou légitimés dans le domaine politique. Cette tension est à l'origine de certains débats contemporains les plus importants sur l'utilisation des preuves qui sont souvent perçus comme une «guerre paradigmatique» entre les partisans d’une meilleure utilisation des preuves d'un côté - qui affirment que nous devons garantir la rigueur et les bonnes pratiques scientifiques - et les spécialistes des politiques critiques de l’autre - qui soutiennent que des débats de valeurs importants risquent d'être dépolitisés ou masqués par l’utilisation des données probantes.

 

               Dans un nouveau livre, j'essaie de faire progresser ces débats. Je soutiens qu'il faut reconnaître que, dans l’arène politique, les systèmes et les processus qui façonnent la manière dont les données probantes sont utilisées peuvent être compris comme gouvernant l'utilisation des preuves pour l'élaboration des politiques. L'institutionnalisation ou la mise à l'échelle de nouvelles façons d'utiliser les preuves ne sont donc pas simplement des exercices techniques de renforcement des capacités, mais représentent fondamentalement un processus normatif (axé sur les valeurs).  Cela met donc en place les structures, règles et pratiques qui guideront la façon dont les différentes formes de preuves, pour différentes préoccupations sociales, sont utilisées pour orienter les décisions politiques.

 

               Si les institutions gouvernent l'utilisation des preuves, et si les décisions sur la façon de les organiser sont politiques, cela pose la question : quelles valeurs ou normes doivent être suivies lorsque l'on travaille à améliorer l'utilisation des preuves ? En d'autres termes, que pouvons-nous considérer comme des principes clés de la bonne gouvernance des preuves ?

 

               Mon livre s'adresse aux parties prenantes dans le débat susmentionné pour trouver des réponses à cette question. Les partisans des données probantes défendent généralement un ensemble clé de préoccupations normatives fondamentalement liées aux meilleures pratiques scientifiques. Les spécialistes en politiques critiques, par contre, présentent un ensemble différent de préoccupations, mais tout aussi important, concernant la représentation démocratique dans l'élaboration des politiques. Cependant, il n'est pas nécessaire que ces perspectives soient mutuellement exclusives. Les deux perspectives peuvent être utilisées pour former un ensemble de principes qui sous-tendent une conceptualisation de la bonne gouvernance des preuves. On peut dire qu’il y a bonne gouvernance des preuves lorsque nous avons mis en place des systèmes qui garantissent que des données probantes rigoureuses, systématiques et techniquement valides sont utilisées dans les processus de prise de décisions qui sont représentatifs et responsables envers les populations concernées.

 

               Ce concept nous permet de revenir à notre objectif de créer des institutions afin d’améliorer l'utilisation des données probantes pour l'élaboration des politiques, mais de le faire de façon appropriée à la nature politique du processus d'élaboration des politiques.

 

* Ceci est basé sur les idées présentées dans le livre : The Politics of Evidence: From Evidence Based Policy to the Good Governance of Evidence, par Justin Parkhurst, 2017, Londres, Routledge.
 
Le livre est disponible gratuitement en format PDF sous une licence accès libre creative commons (CC-BY-NC-ND) et peut être téléchargé ici.
 
Des exemplaires papiers peuvent également être achetés ici.
 
Un ensemble de notes a également été rédigé résumant un bon nombre de points clés du livre, disponibles ici (listés sous « chapter summaries »).
 

Justin-Parkhurst-photo-small.jpg

 

Justin Parkhurst est professeur agrégé dans le domaine des politiques de santé mondiale (Global Health Policy) à la London School of Economics and Political Science (LSE). Ses travaux actuels portent sur la politique et la gouvernance des preuves. Ses travaux antérieurs portant sur le développement des systèmes de santé et la prévention du VIH/Sida, en particulier en Afrique subsaharienne (voir https://www.researchgate.net/profile/Justin_Parkhurst pour les publications qui sont en libre accès).

 


La politique des données probantes :

Des politiques fondées sur les preuves à la bonne gouvernance des preuves

Par Justin Parkhurst

Un grand nombre de personnes impliquées dans le domaine du transfert et de l’application des connaissances (TC) sont motivées par le désir de voir les données probantes pertinentes permettre d’améliorer les décisions et d’influencer les politiques sociales pour le bénéfice des populations. Les partisans d’une plus grande utilisation des preuves travaillent donc à partir d’un ensemble clair de valeurs au sujet de l’utilité potentielle de celles-ci, mais cela peut aussi parfois soulever des inquiétudes au sujet de l’utilisation abusive ou de la manipulation des preuves pour servir d’autres intérêts au sein de l’arène politique.

Cependant, les spécialistes en politiques ont remis en question les approches sur l’utilisation des données probantes pour l’élaboration des politiques qui ne prennent pas en compte directement la nature même de la politique. L'élaboration des politiques est fondamentalement politique dans la mesure où cela requiert des décisions sur les objectifs sociaux à atteindre ou sur la façon de hiérarchiser nos multiples valeurs sociales (souvent en compétition). Cela reflète les réflexions de théoriciens politiques remontant à un demi-siècle ou plus (c.f. Albert Brect) qui ont expliqué que l'élaboration des politiques est le fait de décider à quoi ressemble une bonne société - une question à laquelle la science elle-même ne peut répondre. Ainsi, le fait de seulement travailler à l'acquisition de compétences en matière d'utilisation des données probantes ou de fournir des preuves solides et scientifiquement valables aux décideurs, peut mener à des difficultés à produire des effets à long terme si le système politique fonctionne de manière purement technique.

               De nombreuses stratégies de TC ne prennent pas en compte encore les réalités du processus politique qu'elles espèrent informer. Traditionnellement, les efforts de TC ont mis l'accent sur le développement des habiletés techniques soit en répondant aux besoins en compétences sur les façons d’utiliser les données probantes. Cependant, ils n’ont pas pris en compte directement la nature politique plus large du processus de formulation des politiques qui pourrait façonner quand la preuve est utilisée, pourquoi elle est ignorée, manipulée ou stratégiquement utilisée dans la formulation des politiques. Nous constatons des appels à intensifier ou à institutionnaliser l'utilisation des données probantes qui ne doivent jamais cesser de prendre en compte et de réfléchir à certaines questions politiques d'une importance fondamentale telles : quelles preuves devraient être valorisées, par qui et pour quelles préoccupations sociales généralement en jeu dans l'élaboration des politiques

               Les réponses à ces questions - sur quelles preuves, par qui et sur quelle préoccupation - ont des implications pour ceux dont les intérêts sont mis de l’avant ou légitimés dans le domaine politique. Cette tension est à l'origine de certains débats contemporains les plus importants sur l'utilisation des preuves qui sont souvent perçus comme une «guerre paradigmatique» entre les partisans d’une meilleure utilisation des preuves d'un côté - qui affirment que nous devons garantir la rigueur et les bonnes pratiques scientifiques - et les spécialistes des politiques critiques de l’autre - qui soutiennent que des débats de valeurs importants risquent d'être dépolitisés ou masqués par l’utilisation des données probantes.

               Dans un nouveau livre, j'essaie de faire progresser ces débats. Je soutiens qu'il faut reconnaître que, dans l’arène politique, les systèmes et les processus qui façonnent la manière dont les données probantes sont utilisées peuvent être compris comme gouvernant l'utilisation des preuves pour l'élaboration des politiques. L'institutionnalisation ou la mise à l'échelle de nouvelles façons d'utiliser les preuves ne sont donc pas simplement des exercices techniques de renforcement des capacités, mais représentent fondamentalement un processus normatif (axé sur les valeurs).  Cela met donc en place les structures, règles et pratiques qui guideront la façon dont les différentes formes de preuves, pour différentes préoccupations sociales, sont utilisées pour orienter les décisions politiques.

               Si les institutions gouvernent l'utilisation des preuves, et si les décisions sur la façon de les organiser sont politiques, cela pose la question : quelles valeurs ou normes doivent être suivies lorsque l'on travaille à améliorer l'utilisation des preuves ? En d'autres termes, que pouvons-nous considérer comme des principes clés de la bonne gouvernance des preuves ?

               Mon livre s'adresse aux parties prenantes dans le débat susmentionné pour trouver des réponses à cette question. Les partisans des données probantes défendent généralement un ensemble clé de préoccupations normatives fondamentalement liées aux meilleures pratiques scientifiques. Les spécialistes en politiques critiques, par contre, présentent un ensemble différent de préoccupations, mais tout aussi important, concernant la représentation démocratique dans l'élaboration des politiques. Cependant, il n'est pas nécessaire que ces perspectives soient mutuellement exclusives. Les deux perspectives peuvent être utilisées pour former un ensemble de principes qui sous-tendent une conceptualisation de la bonne gouvernance des preuves. On peut dire qu’il y a bonne gouvernance des preuves lorsque nous avons mis en place des systèmes qui garantissent que des données probantes rigoureuses, systématiques et techniquement valides sont utilisées dans les processus de prise de décisions qui sont représentatifs et responsables envers les populations concernées.

               Ce concept nous permet de revenir à notre objectif de créer des institutions afin d’améliorer l'utilisation des données probantes pour l'élaboration des politiques, mais de le faire de façon appropriée à la nature politique du processus d'élaboration des politiques.

* Ceci est basé sur les idées présentées dans le livre : The Politics of Evidence: From Evidence Based Policy to the Good Governance of Evidence, par Justin Parkhurst, 2017, Londres, Routledge.

Le livre est disponible gratuitement en format PDF sous une licence accès libre creative commons (CC-BY-NC-ND) et peut être téléchargé ici.

Des exemplaires papiers peuvent également être achetés ici.

Un ensemble de notes a également été rédigé résumant un bon nombre de points clés du livre, disponibles ici (listés sous « chapter summaries »).

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Justin Parkhurst est professeur agrégé dans le domaine des politiques de santé mondiale (Global Health Policy) à la London School of Economics and Political Science (LSE). Ses travaux actuels portent sur la politique et la gouvernance des preuves. Ses travaux antérieurs portant sur le développement des systèmes de santé et la prévention du VIH/Sida, en particulier en Afrique subsaharienne (voir https://www.researchgate.net/profile/Justin_Parkhurst pour les publications qui sont en libre accès).

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